La Librairie La Liberté est située au 1073, route de l’Église, Québec (Québec), G1V 3W2

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur

9782253115847
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur | Le livre de poche

couverture« Je préférerais que vous ne tiriez que sur des boîtes de conserve, dans le jardin, mais je sais que vous allez vous en prendre aux oiseaux. Tirez sur tous les geais bleus que vous voudrez, si vous arrivez à les toucher, mais souvenez-vous que c’est un péché de tuer un oiseau moqueur. »

Ce moment qui a donné son titre au roman Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur de Harper Lee illustre bien la façon assez libérale qu’a Atticus Finch d’élever ses jeunes enfants, Jeremy et Jean Louise, surnommés Jem et Scout. En leur offrant une carabine à air comprimé pour Noël, il connaît très bien l’utilité qu’elle aura pour eux – il est loin d’être dupe – et décide néanmoins de s’en remettre à leur jugement, tout en faisant au passage une recommandation qui leur inculque une valeur fondamentale. Car si s’attaquer à un oiseau moqueur est un péché, c’est parce que le volatile n’a pas les comportements nuisibles de certains oiseaux, il ne fait que chanter pour le plaisir de ceux qui l’écoutent. Aussi devient-il un symbole fort dans le roman, celui de l’innocence, motif récurrent puisqu’à travers diverses histoires relatées avec une candeur et une pureté tout enfantines, Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur aborde l’entrée dans le monde adulte, la découverte du bien et du mal et, conséquemment, la perte de cette innocence.

La narratrice, Scout, raconte les événements qui se sont passés lorsqu’elle avait entre 6 et 9 ans, pendant la grande dépression des années 30. Elle vit à Maycomb, petite ville de l’Alabama, avec son père Atticus, un avocat intègre respecté par tous, son frère Jem de quatre ans son aîné et Calpurnia, leur gouvernante noire. D’abord assez anecdotique, son récit est ponctué de petits malheurs et de grands jeux, dont le favori consiste à se représenter la vie du voisin Arthur « Boo » Radley, ermite devenu créature mythologique, tantôt ogre tantôt spectre, qu’elle n’a jamais vu sortir de chez lui. Aux côtés de Jem et de Dill, leur ami à l’imagination débordante, Scout évolue dans un monde d’hommes et à travers les stéréotypes liés à son sexe, desquels elle se détache chaque jour en étant un garçon manqué. Enfant vive et débrouillarde, elle a la chance d’avoir un père progressiste qui lui laisse la liberté d’être elle-même, de faire ses propres expériences, et qui la guide dans ses dilemmes moraux en répondant à ses interrogations sans tergiverser. Lorsqu’Atticus est commis d’office pour défendre Tom Robinson, un Noir injustement accusé d’avoir violé une Blanche, en plus de livrer une lutte au racisme ambiant, il aura d’ailleurs le défi d’expliquer à ses enfants certaines notions qu’ils n’ont pas encore eu besoin d’assimiler.

Le cœur du récit est ainsi ce procès perdu d’avance, pendant lequel Scout constate l’ampleur des injustices sous-jacentes aux questions de classes et de couleurs de peau. Jusqu’alors insensibles à ces questions puisque leur père leur a inculqué le respect de tous, Scout et Jem seront introduits au monde des adultes, où il existe une forte hiérarchie sociale. Rapidement, ils perdront leur douce naïveté et leur confiance indéfectible en la nature humaine, dans l’impuissance et l’incompréhension, confrontés au sort d’un homme dont le seul méfait aura été de s’être trouvé à la mauvaise place au mauvais moment.

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur aborde des thématiques primordiales, d’une lourde charge émotionnelle et historique. La lecture du roman laisse toutefois un sentiment d’optimisme grâce à ses personnages savoureux et aux leçons du tout-puissant Atticus Finch, notamment sa désormais célèbre : « tu ne comprendras jamais aucune personne tant que tu n’envisageras pas la situation de son point de vue… » La narration y est également pour beaucoup puisque c’est avec simplicité et d’un humour désarmant que Scout relate les faits, en imbriquant une anecdote dans l’autre sans que jamais la lecture ne soit gênée par une quelconque césure. Véritable chef-d’œuvre américain, gagnant du prix Pulitzer en 1961, le roman d’Harper Lee doit probablement son succès planétaire à ce pouvoir qu’ont les œuvres intemporelles de nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes, à chaque relecture.

Anne-Marie Bilodeau

Categories:

Les chroniques d'Anne-Marie, Romans, Suggestions de lecture