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La dernière œuvre de Gombrowicz

9782743638696
Gombrowicz, Witold
Cours de philosophie en six heures un quart
Rivages

couvertureOn attribue parfois à la philosophie des vertus consolatrices. Elle saurait notamment, comme chez Boèce, apaiser l’angoisse qui s’empare de nous devant la mort à venir, fruit d’un attachement fautif à la terre qui nous rend aveugles aux vérités immatérielles. Héritées des débuts de la philosophie et fixées dans la figure notoire du Socrate apologiste, ces prétentions et leur lourde charge métaphysique se sont réduites au fil du temps ; la philosophie contemporaine semble avoir de plus en plus de mal à assurer un sens à notre existence dans un monde désenchanté.

Souffrant d’une maladie des poumons et profondément malheureux, l’écrivain polonais Witold Gombrowicz est lui aussi retourné vers la philosophie à la fin de sa vie, en 1969, quoiqu’elle ne l’ait jamais quitté véritablement (son journal est traversé de préoccupations philosophiques). Seulement, cette consolatio est d’un nouveau genre : il s’agit d’un Cours de philosophie en six heures un quart. Gombrowicz cherchait avant tout à oublier sa douleur et, nous raconte Francesco M. Cataluccio, seule la réflexion auprès des grandes figures de la pensée récente lui procurait satisfaction. Délivré à sa femme Rita Labrosse – une Québécoise – et son ami Dominique de Roux, ce cours, s’il ne console effectivement pas, a le mérite d’une grande clarté et d’une concision étonnante. Kant, Schopenhauer, Hegel, Kierkegaard, Nietzsche, Heidegger, Marx et Sartre sont passés en revue avec l’attention d’un homme pour qui la philosophie devait d’abord s’attacher à l’individu concret. Gombrowicz se montre fort généreux en exemples, lesquels font de ce petit livre un outil pédagogique précieux pour l’étudiant en philosophie comme pour le curieux de passage. Il explore les nouveautés et les avancées de la réflexion philosophique tout en nous confiant ses réserves sur certaines d’entres elles. Si l’auteur se sent proche de Sartre lorsqu’il affirme que l’existence précède l’essence – pour Gombrowicz, l’acte primordial de l’homme est celui de donner forme au monde –, il refuse de souscrire à ses conclusions sur la liberté qui nous convoquent à des possibles moraux ridicules. L’écrivain réaffirme avec Marx l’existence de nécessités matérielles insurmontables qui ne sont le lieu d’aucune forme de choix. À la lecture du livre, il est à se demander s’il n’existerait pas une philosophie gombrowiczienne…

Le Cours a ainsi le double intérêt d’approfondir nos connaissances philosophiques tout en offrant un accès inédit à la pensée de cet écrivain qui entendait « dépoloniser » les Polonais. Gombrowicz se voulait homme de l’universel, lequel il souhaitait composé d’individus libres et forts de cette liberté. À n’en pas douter, la pratique de la philosophie participe de ce mouvement vers la liberté, ou plus modestement ce que Kant appelait l’autonomie, cette capacité à se donner ses propres lois en connaissance de cause. Pour l’exilé politique et spirituel qu’était Gombrowicz, cette capacité était l’essentiel ; toute la vie consiste à donner forme au monde.

David Labrecque

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