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Girl : douleur et résilience au cœur de l’Afrique

9782848053301
Sabine Wespieser Éditeur
O’Brien, Edna
39,95$

Girl d’Edna O’Brien

Plus tôt cette semaine, le Prix spécial Fémina étranger 2019 était décerné à l’auteure irlandaise Edna O’Brien pour l’ensemble de son œuvre. Celle qui, dans les années soixante, avait choqué sa très conservatrice et catholique Irlande natale avec son roman Les filles de la campagne (The Country Girls), nous est revenue cet automne avec le splendide Girl.

S’inspirant d’un événement survenu en 2014, l’enlèvement des lycéennes de Chibok par Boko Haram, O’Brien est sortie de l’Irlande pour nous transporter cette fois dans le nord-est du Nigéria. Dès le début du roman, elle nous présente sans fard la violence inouïe et le choc de cet enlèvement, la capture de ces jeunes pensionnaires au cœur de la nuit. On souligne souvent l’importance de la première phrase d’un roman pour donner le ton à celui-ci, pour tendre la main vers le lecteur. Ici, les premières phrases de Maryam, la narratrice adolescente de Girl, sont plutôt un brutal coup de poing en plein visage : « J’étais une fille autrefois, c’est fini. Je pue. Couverte de croûtes de sang, mon pagne en lambeaux. Mes entrailles, un bourbier. »

S’en suit une angoissante traversée de la dense jungle nigériane en camion, puis de longs mois de brutalité et de terreur dans le camp isolé des ravisseurs djihadistes. On sent bien le désarroi de la jeune Maryam, sans toutefois que le récit ne tombe dans une succession de descriptions graphiques des nombreuses violences subies par les otages de Boko Haram. L’écriture d’O’Brien reste mesurée et d’une grande sensibilité, malgré l’horreur racontée.

Bientôt, Maryam se verra offerte en mariage à un combattant du camp, à titre de récompense pour sa participation aux combats. De cette union forcée, elle aura un enfant, la petite Babby, dont elle ne se sent pas « assez grande » pour être la mère, étant elle-même encore une enfant. Puis, enfin, lors d’une attaque contre le camp, vient la fuite, accompagnée de Babby et d’une courageuse consœur. On pourrait croire qu’un avenir meilleur s’offrira maintenant à elles suite à cette évasion, mais les douleurs et les obstacles seront encore nombreux. Maryam nourrit l’espoir d’une réunion heureuse avec sa famille dans sa communauté d’origine, mais elle subira un dur rejet. Elle est maintenant une source de honte, la mère d’un enfant de l’ennemi, une fille du bush. Sale, comme elle se décrivait en entrée du roman.

Malgré la brutalité du récit, ce roman est aussi empreint de lumière, de tendresse et de solidarité féminine. La fin, pleine d’espoir et porteuse de rédemption, fait d’ailleurs l’effet d’un doux baume sur le cœur. On sent la fureur de vivre de la courageuse Maryam, pour elle-même et aussi pour sa petite Babby, qu’elle finit par aimer tendrement malgré tous les traumatismes liés à sa naissance.

Je dois dire que la lecture de ce roman m’a aussi rappelé le travail du Dr. Denis Mukwege, chirurgien gynécologue congolais surnommé « l’homme qui répare les femmes ». Avec la survivante yézidie Nadia Murad, il a d’ailleurs reçu le prix Nobel de la paix en 2018, pour sa dénonciation des violences sexuelles comme armes de guerre et sa lutte contre celle-ci. À la lecture de Girl, on ne peut que s’indigner, encore et encore, des viols subis par celles vivant dans des zones de conflits où, pour paraphraser le Dr. Mukwege, les batailles se livrent aussi sur le corps des femmes. Et confronté à la barbarie de ces actes, on ne peut que saluer le grand courage et l’infinie résilience de toutes ces survivantes qui, comme Maryam, doivent continuer à vivre après avoir vécu l’innommable.

Josée Laberge

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