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Lovecraft : la part sombre de la littérature

Lovecraft : la part sombre de la littérature

« La chose la plus miséricordieuse en ce monde, je crois, c’est l’inaptitude à corréler tout ce dont il est témoin. Nous vivons sur une placide Île d’ignorance au milieu de noires mers d’infini […] »

Ainsi débute L’appel de Cthulhu, nouvelle géniale écrite en 1926 par l’auteur Howard Philip Lovecraft. En décrivant d’emblée l’être humain étant une créature totalement insignifiante face à l’Univers et sa chronologie, cette phrase résume à elle seule la philosophie qui imprègne la quasi-totalité de l’œuvre de l’auteur. Cette nouvelle marque également le commencement de la période la plus féconde et la plus intéressante de Lovecraft sur le plan de la qualité des textes.

Le « héros » lovecraftien par excellence est un homme blanc, généralement cultivé, parfois scientifique, et souvent anonyme. Ses recherches l’amènent toujours à découvrir l’existence de formes de vie antédiluvienne, des cultes inconnus, des savoirs oubliés, des rituels de sorcellerie, etc. Ainsi, le fameux Cthulhu de la nouvelle éponyme (et qui a donné son nom à la cosmogonie lovecraftienne) est une créature venue des étoiles bien avant l’avènement de l’Homme. Son existence est révélée au personnage principal par la découverte de statuettes servant dans des cultes qui lui sont rendus par des peuplades considérées par l’auteur comme arriérées (des esquimaux du Groenland et des ruraux de la Louisiane).

Ce type de motif réapparaît régulièrement dans plusieurs nouvelles qui vont suivre sous quelques variations et constituent le corpus dit du mythe de Cthulhu. Dans L’abîme du temps (1935), l’esprit du personnage principal est transféré à travers le temps dans le corps d’une Chose très ancienne (elder thing); le malheureux héros de La maison de la sorcière (1932) comprend trop tard que l’étrange architecture de sa chambre sert de porte inter-dimensionnelle. Toujours à l’affut de l’actualité scientifique de son temps, Lovecraft se plaît même à l’intégrer dans ses fictions. Ainsi, les Mi-go de Chuchotements dans la nuit (1930) viennent d’une lointaine planète qui s’avère être Pluton (qui fut découverte cette année-là). C’est une équipe scientifique qui découvre les vestiges d’une cité antédiluvienne en plein cœur de l’Antarctique dans Les Montagnes hallucinées (1931).

Cette fastueuse période littéraire ne doit pas cacher les aspects les plus sombres de l’auteur. Son œuvre est, en effet, inégale en terme de qualité, surtout avant la deuxième moitié des années 1920. Si une nouvelle comme Par-delà le mur du sommeil (1919) figure dans les meilleurs textes lovecraftiens, pour nombre d’autres on a l’impression que l’auteur cherche sa voie et désire sortir de l’ombre de son idole Edgar Allan Poe (ce qu’il fera à partir de 1926). D’autres textes, comme Herbert West, Réanimateur (1922), sont carrément des travaux de commandes. De cette période figurent également certaines de ses nouvelles teintées d’un racisme qui outrage la morale de l’époque. La plupart de ces nouvelles datent de la brève période new-yorkaise de Lovecraft, alors qu’il découvrait à son corps défendant le visage des ghettos de la ville. De nos jours, des textes comme La rue (1919) ou Horreur à Red Hook (1925), sont particulièrement pénibles à lire à cause de cela.

Une partie moins connue du corpus lovecraftien est celle dit du cycle du rêve. Ces nouvelles sont largement inspirées par les lectures de l’écrivain irlandais Lord Dunsany, un des précurseurs de la fantasy et un auteur que Lovecraft admirait. Sous l’inspiration de cet auteur, il a créé un univers onirique qui possède sa propre logique, sa géographie, ses peuples, etc. L’atmosphère des nouvelles qui compose ce cycle est très différente du reste de l’œuvre de Lovecraft et correspond davantage au genre de la dark fantasy (mais inspirera largement l’auteur britannique Clive Barker). Le texte le plus connu de ce cycle est sans nul doute La quête onirique de Kadath l’inconnue (1926), lequel constitue aussi une sorte de synthèse de cet univers fictionnel.

Malgré ses détracteurs, Lovecraft est probablement l’un des auteurs les plus importants du XXème siècle. Son influence est immense et dépasse même les frontières de la littérature : on retrouve son univers dans la musique, les jeux de rôle et de plateau et même les campagnes présidentielles américaines (avec le célèbre badge « Cthulhu for president »)! C’est un auteur hors normes, à l’imagination fiévreuse et dotée d’une immense culture. Il touche à la part sombre de notre civilisation, mais nous refuse toute absolution en maintenant le fantastique inexpliqué. C’est probablement là que l’on trouve l’aspect le plus déroutant de sa littérature : Lovecraft s’intéresse davantage à la psychologie de son lecteur qu’à celle de ses personnages.

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