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Lovecraft : défense et illustration du genre fantastique

9782363710796
Épouvante et surnaturel en littérature | Pierre Guillaume de Roux

Portrait de Lovecraft en lecteur spécialiste

Dès la publication de Quelques commentaires sur la fiction interplanétaire, article paru en 1935 dans la revue The Californian, Lovecraft s’était porté à la défense de la littérarité des textes appartenant aux différents genres de l’imaginaire : « L’auteur de ces lignes ne pense pas que le thème du voyage dans l’espace et les autres mondes puisse être en soi incompatible avec l’usage littéraire. »i En 1936, il revient à la charge en faisant paraître Épouvante et surnaturel en littérature. Cet essai adresse une réponse à tous les adversaires du récit fantastique, lesquels lui reprochaient « ses exagérations, l’insipide et naïve philosophie bien souvent nécessaires pour amener le lecteur à un degré suffisant de frayeur […]. »ii Lovecraft tente de légitimer le récit fantastique en insistant sur les dimensions anthropologique et psychologique qui lui servent de socle : le surnaturel « plonge ses racines dans un élémentaire et profond principe, dont l’attrait n’est pas seulement universel mais nécessaire au genre humain : la Peur… »iii Cette émotion, la plus puissante nous révèle l’auteur, justifie à elle seule l’existence du récit d’horreur et autorise ce dernier à prendre place parmi tous les autres modes d’expression artistique. L’attrait qu’a toujours exercé l’inconnu sur les hommes, les mystères existentiels qu’ont essayé de résoudre les civilisations depuis l’aube des temps et l’importance de l’imagination dans l’exercice de la psyché humaine ont donné naissance à « un moyen d’expression dont la vitalité et la force dureront obligatoirement aussi longtemps que la race humaine durera elle-même ».iv

Dans Épouvante et surnaturel en littérature, Lovecraft entretient un rapport spécifique avec l’œuvre littéraire. Les questions focales innervant l’essai nous font voir que Lovecraft se préoccupe de la subjectivité du lecteur. Le texte est vu comme un produit de son interaction avec le lecteur : « Une grande œuvre du genre ne doit être jugée que par l’émotion produite, son intensité. Peu importe la façon et la manière dont cette émotion est amenée. Il n’existe qu’un seul critère permettant de détecter le vrai conte d’horreur fantastique : le lecteur a-t-il oui ou non été excité, effrayé, bref bouleversé réellement et dans le vrai sens du terme? »v Une œuvre comme celle de Melmoth de Robert Mathurin, rattachée à la période tardive du roman gothique, possède, par exemple, le pouvoir de susciter la panique chez le lecteur. De plus, notons que Lovecraft semble reconnaître la fécondité potentielle de l’approche freudienne en matière de lecture. L’importance qu’accorde l’auteur de Providence aux affects du texte (la fascination du texte en tant qu’il touche le lecteur) semble le rapprocher de Freud qui n’a jamais dédaigné nommer l’effet produit en lui par un livre.

Bien que Lovecraft récupère certains éléments propres à une interprétation « psychologisante » de la littérature, gardons à l’esprit qu’il s’attarde pour l’essentiel à relever les caractéristiques du texte fantastique tout en consacrant ses efforts à une démarche d’historisation du genre. En ce sens, il s’intéresse à la poétique et à la description de ces formes particulières que sont l’horreur et le surnaturel. Le tableau historique brossé par Lovecraft est large et détaillé : on aborde la naissance du conte fantastique et on vogue, grâce à ses principaux représentants, à travers les époques dont sont issus le roman gothique et ses déclinaisons. Si l’auteur de Providence propose un modèle du texte fantastique au début de son essai (selon lui, « [u]ne certaine atmosphère oppressive, une inexplicable peur de l’inexplicable des forces de l’inconnu, s’y trouvent obligatoirement mêlées et exposées avec un sérieux, une profondeur qui donnent à chaque phrase du récit une résonance toute particulière conduisant aux plus terribles conceptions cérébrales, brassant le diabolique et l’étrange selon des lois à la fois inconscientes et minutieuses qui reculent très loin les barrières fixées par la nature »), les différents critères à partir desquels il évalue les œuvres nous informent sur les exigences du genre. Ainsi, on constate que Lovecraft insiste sur l’importance de l’ampleur et de la force de l’atmosphère créée dans le récit (à partir de l’auteure Ann Radcliffe), relève la présence indispensable du mysticisme dans l’élaboration du roman fantastique (à partir de l’auteur William Beckford), reconnaît la supériorité des textes possédant un pouvoir d’évocation (à partir de l’auteur Edward Bulwer-Lytton), considère que les récits authentiques et faisant preuve d’une réelle compréhension du monde surnaturel tiennent le haut du pavé (à partir de l’auteur Théophile Gauthier), etc. Les critiques littéraires de Lovecraft tiennent compte également de certains paramètres formels : la qualité de la construction du conte est garante de ses effets (à partir de l’auteur Edgar Allan Poe) et la richesse du vocabulaire de même que la précision du style sont à rechercher (à partir de l’auteur Arthur Machen).

Au final, Épouvante et surnaturel en littérature pourrait tout aussi bien servir de guide de lecture, à classer parmi les fameuses Suggestions pour un guide du lecteur dans lesquelles Lovecraft passait en revue l’ensemble des ouvrages qui a marqué les champs du savoir de son époque. Son essai sur le surnaturel révélera aux profanes une littérature diversifiée et sans doute essentielle à la compréhension de la pensée humaine et de cet atlas d’images universelles et culturelles constituant l’imaginaire collectif.

 

 

Alexandre Laliberté

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i H.P. Lovecraft, Oeuvre, tome 1, Paris, Éditions Robert Laffont (Bouquins), 1991, p. 1074.
iiH.P. Lovecraft, Épouvante et surnaturel en littérature, Paris, UGE (10/18), 1971, p. 9.
iii Idem.
iv Ibid., p. 13.
v Ibid., p. 16-17.

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